Etre clandestin à Athènes
Je suis retourné au département médias de l’université d’Athènes pour que Nikos me présente à des amis, des Sénégalais arrivés clandestinement en Grèce. “Certains viennent pour les cours de grec du soir, d’autres simplement pour discuter”, m’explique-t-il. Parmi eux, Omar, 28 ans, arrivé il y un an et demi. Au physique aussi imposant que sa voix est douce, Omar précise immédiatement que la Grèce, pour lui, n’est qu’une étape. “Je n’ai jamais voulu rester ici, explique-t-il. Les gens viennent parce que c’est la porte d’entrée à l’Europe. Mais ils cherchent à atteindre la France ou la Belgique.”
Il décrit posément son quotidien dans la capitale hellène, fait de débrouille, de longues journées et de courses-poursuites avec la police. Depuis son arrivée, il vit de petits boulots, comme la vente à la sauvette dans les étroites ruelles du centre d’Athènes où déambulent les groupes de touristes. “Il n’y a pas d’usines ici, donc pas d’autres possibilités. Vous imaginez, il n’y a déjà pas de travail pour eux, alors qu’ils sont d’ici. Alors pour moi…”
Selon des chiffres officiels rapportés par le journal Ekathimerini, 140 000 immigrés clandestins sont entrés dans le pays en 2008, une hausse de 12 % par rapport à 2007. Terre d’émigration devenue plaque tournante de l’immigration, la Grèce s’adapte difficilement à ce nouveau statut. A Athènes, la majorité des clandestins viennent du Sénégal et du Bangladesh, assure Omar. Et s’il parle de xénophobie, il l’explique par une certaine forme d’ignorance. “Les Grecs ne sont pas racistes. Ils ne sont simplement pas habitués aux immigrés.”
L’insertion est rendue encore plus compliquée par la langue, difficile à manier mais indispensable pour s’intégrer. “Quand tu sais t’exprimer même un peu en grec, tu t’en sors mieux, assure Omar. Pour le travail et pour les amis. Même avec la police. Si tu ne parles par grec, ils t’emmènent tout de suite au poste. Et ils te frappent une fois là-bas”.
Idrissa confirme l’importance de la langue, lui qui n’est là que depuis six mois. Bonnet de Spiderman vissé sur la tête, ce Sénégalais d’une trentaine d’années est également de passage. Il veut se rendre en Belgique, peut-être pousser jusqu’en Norvège. Ce soir, il revient de “la soirée des cartes rouges”, un rassemblement pendant lequel les permis de résidant pour une durée de six mois sont délivrés par les autorités. “Avec une carte rouge, on peut respirer un peu. Mais c’est presque impossible à obtenir. Au commissariat central d’Athènes, ils acceptent de les délivrer un soir par semaine. On attend quelque fois toute la nuit pour rien. On était presque quatre cents ce soir. Ils n’ont délivré que vingt cartes”.
Omar, Idrissa et Malek, un troisième Sénégalais qui est arrivé silencieusement, dénoncent aussi la violence gratuite dont font preuve les policiers athéniens. Ils ont constaté une augmentation des descentes contre les vendeurs à la sauvette, des arrestations musclées et des rondes, de plus en plus fréquentes, menées par des groupuscules d’extrême droite comme Chrisi Avgui. Mais à leurs yeux, ce n’est pas à mettre en relation directe avec le ralentissement économique qui frappe le pays. “Ça dure depuis plus longtemps”, concluent-ils d’une même voix.
Plus tard, je recroiserai Malek près du métro Monasteraki. Lui ne me reconnaîtra pas, trop occupé à rassembler les dizaines de montres à ses pieds dans un énorme baluchon avant de courir vers une ruelle. Car tout autour, un concert de sifflets signale l’arrivée imminente d’une patrouille de police.
Luc Vinogradoff
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